Le 10 juin 1944, Oradour-sur-Glane, paisible bourg de Haute-Vienne, est devenu à jamais synonyme d’horreur. Ce jour-là, 643 hommes, femmes et enfants ont été massacrés par une unité de Waffen-SS. Les ruines du village, conservées en l’état, sont devenues un lieu de mémoire nationale, un témoignage figé de la barbarie nazie. C’est dans ce décor chargé d’histoire qu’un nouveau projet de fiction de TF1, intitulé Oradour, ne m’oublie pas, vient de susciter une vive polémique.

 


Le tournage, débuté le 30 juin en Belgique, met en scène un officier des Forces françaises libres, incarné par le chanteur Matt Pokora, parachuté près du village martyr le 5 juin 1944, cinq jours avant le drame. L’histoire tisse un mélange entre intrigue romantique – le héros retrouvant un amour de jeunesse en fuite avec sa fille – et toile de fond tragique de la Seconde Guerre mondiale.

 

À peine l’annonce rendue publique, le Centre de la mémoire d’Oradour-sur-Glane, l’Association nationale des familles des martyrs d’Oradour et les élus locaux ont exprimé leur inquiétude. Dans un communiqué publié le 4 juillet, ils disent n’avoir été ni consultés ni informés et appellent à « la plus grande vigilance » de la part de la chaîne et du ministère de la Culture.


Au-delà de la forme, c’est le fond qui alarme : introduire dans le récit un parachutage de la Résistance à Oradour risque de brouiller les faits historiques. Les historiens rappellent que le village n’était pas un foyer d’activité résistante et qu’il a été choisi précisément pour terroriser des civils ordinaires. Fabrice Grenard, de la Fondation de la Résistance, insiste : « Il ne faut laisser planer aucun doute sur ce qui s’y est véritablement passé ». Dans un contexte où, en France comme en Allemagne, certains négationnistes cherchent à minimiser le rôle des SS ou à attribuer une part de responsabilité aux résistants, la précision historique devient une exigence morale.

 

Pour les acteurs de la mémoire, l’absence de consultation préalable et de recours à des experts ou conseillers historiques constitue une faute grave. Benoît Sadry, président de l’Association nationale des familles de martyrs, redoute que le public assimile cette fiction à la vérité. Fabrice Escure, président du Centre de la mémoire, précise qu’il ne s’agit pas de s’opposer à toute forme de fiction, mais de refuser toute romance qui déforme l’histoire réelle du massacre. La crainte est qu’un scénario pensé avant tout comme divertissement finisse par servir de support, volontairement ou non, à des discours révisionnistes.

 

L’affaire prend d’autant plus d’ampleur que Matt Pokora lui-même avait montré un attachement sincère à la mémoire d’Oradour. En 2022, il avait rencontré Robert Hébras, dernier survivant du massacre, ainsi que sa petite-fille, et visité les ruines en affirmant vouloir contribuer à transmettre ce souvenir aux jeunes générations. Ses intentions ne sont pas remises en cause par les associations, qui pointent davantage un problème de méthode que de bonne foi.


La production, elle, est restée discrète, Mediawan et TF1 refusant de commenter dans un premier temps. Mais face à la polémique, une prise de contact a finalement été engagée avec les représentants de la mémoire du village et une rencontre devrait avoir lieu.

 

Ce débat met en lumière la ligne de crête sur laquelle marchent les créateurs lorsqu’ils s’emparent d’événements tragiques : concilier les exigences du récit et du spectacle avec la rigueur et le respect dus à la vérité historique. Si la fiction peut être un outil puissant de sensibilisation, elle ne peut se permettre d’introduire des éléments qui brouillent la compréhension des faits.

 

À Oradour-sur-Glane, tout est encore trop lourd de sens pour que l’on joue avec les zones d’ombre. Dans cette affaire, l’enjeu dépasse un simple téléfilm : il touche au cœur de la mémoire collective et à la responsabilité de ne jamais dénaturer le témoignage laissé par les victimes.