À 95 ans, Hugues Aufray n’a rien d’un vieux monsieur qui s’efface doucement dans les coulisses. Bien au contraire. L’artiste, qui a traversé près d’un siècle de musique, de voyages et de rencontres, semble défier le temps comme peu d’hommes savent le faire.

 


 

Ceux qui l’ont croisé ces derniers mois peuvent en témoigner : son allure est alerte, son regard vif, et sa voix, toujours aussi reconnaissable, continue de résonner sur scène avec une force étonnante. Et quand on croit avoir tout vu de lui, il annonce sans ciller qu’il a déjà un plan pour ses 100 ans. Pas un simple gâteau ou une fête en petit comité : un véritable cadeau à son public, un concert événement prévu pour août 2029. Un défi presque insensé, mais typique d’un homme qui a toujours choisi de galoper plutôt que de marcher.

 

Ceux qui se souviennent du 2 septembre 2023 gardent encore en mémoire l’image radieuse d’Hugues Aufray sortant de l’église de Marly-le-Roi, dans les Yvelines. Costume élégant, sourire franc, et à son bras Murielle, sa nouvelle épouse, de quarante-cinq ans sa cadette. Le mariage avait réuni une poignée d’invités triés sur le volet : amis de toujours comme Jean-Luc Reichmann, Dave ou Renaud, mais aussi la famille proche – ses deux filles, Marie et Charlotte, ses cinq petits-enfants et même ses deux arrière-petites-filles. La photo était presque irréelle : plusieurs générations réunies autour d’un patriarche au charisme intact, célébrant non seulement une union mais aussi une vitalité hors du commun.

 

Cette vitalité, Hugues Aufray l’explique volontiers. Passionné d’équitation, il a toujours vécu sa vie « au galop ». Et il n’a jamais caché qu’elle était le fruit d’une discipline presque militaire. Dans Télématin, en avril 2024, il révélait : « J’ai compris qu’il fallait ne pas fumer, j’ai arrêté. J’ai, comme tout le monde, bu de l’alcool mais j’ai aussi arrêté tout ça. Et le résultat… Vous le voyez. »


Un an plus tard, sur le plateau de Bonjour ! face à Bruce Toussaint, il confiait lutter avec un autre ennemi : le sucre. « On m’a demandé de diminuer le sucre. Je le fais avec beaucoup de difficultés », reconnaissait-il avec un sourire en coin. Pas de fausse modestie, pas de pose : l’homme parle vrai, quitte à admettre que certaines batailles sont plus dures que d’autres.

 

Grâce à cette hygiène de vie, il conserve l’énergie nécessaire pour monter sur scène et affronter deux heures de spectacle entouré de ses musiciens. Car Hugues Aufray n’a pas le moindre projet de retraite. L’idée même le fait sourire. « Ce n’est pas une tournée. C’est ma vie qui continue ! Je n’ai jamais commencé à chanter, j’ai toujours chanté », lâche-t-il à Ouest-France avec la tranquille assurance de ceux qui savent exactement où ils vont. Ce refus du terme « tournée » n’est pas qu’un caprice sémantique : il traduit une philosophie de vie, une continuité qui ne connaît pas de coupure entre la scène et le quotidien.

 

Et quel quotidien ! Entre avril et novembre, il passera par Lille, Biarritz, Bordeaux, Lyon, et conclura au Dôme de Paris. Chaque concert est l’occasion pour lui de reprendre ses plus grands classiques, ceux qui ont marqué plusieurs générations, de Santiano à Céline. Dans la salle, les visages sont souvent ceux de spectateurs qui l’ont connu à la radio dans les années 60… mais aussi ceux de jeunes qui découvrent un monument encore bien vivant. La scène, pour lui, n’est pas un exercice de nostalgie : c’est une respiration.

 

Pourtant, Hugues Aufray ne se contente pas de rejouer le passé. Il regarde déjà devant. Dans sa tête, il a « quatre ou cinq albums » à enregistrer. « Ce serait regrettable que je ne le fasse pas. Je pourrais en sortir un chaque année, ça m’amènerait à 100 ans… » explique-t-il. L’arithmétique est implacable : à ce rythme, la discographie d’Aufray continuera de s’étoffer jusqu’à ce fameux anniversaire qu’il compte marquer d’un éclat particulier.


Mais pour comprendre cette détermination, il faut revenir en arrière. Dans les années 60, alors que la vague yéyé submerge la France, Hugues Aufray choisit un chemin parallèle. Influencé par la folk américaine, il adapte Bob Dylan avant même que ce dernier ne devienne une légende internationale. Ses chansons marient la simplicité des mélodies populaires à des textes ancrés dans la tradition orale. Santiano, sorti en 1961, devient un hymne intergénérationnel, repris dans les cours d’école comme dans les stades. Sa voix grave, son phrasé clair et sa silhouette élancée font de lui une figure immédiatement reconnaissable.

 

Les décennies suivantes confirment cette place à part. Alors que beaucoup de ses contemporains disparaissent des ondes, Aufray continue à enregistrer, à se réinventer, mais toujours sans trahir ses racines. Dans les années 80, il multiplie les tournées, parfois dans des petites salles de province, parfois à l’international. Ce contact constant avec le public forge un lien solide, presque familial, avec ses auditeurs. Contrairement à d’autres, il n’a jamais cherché à se couper de ses anciennes chansons. Il les assume, les réinterprète, et leur offre même une seconde jeunesse avec de nouveaux arrangements.

 

Sa carrière n’a pas été qu’une suite de succès commerciaux ; elle a aussi été marquée par des engagements. Dans les années 90 et 2000, il participe à des concerts caritatifs, défend des causes environnementales, et n’hésite pas à s’exprimer sur des sujets de société. Toujours avec la même franchise, parfois au risque de déranger.

 

Ce centenaire annoncé n’est donc pas seulement un pari personnel ; c’est aussi une manière de rappeler que la chanson française peut durer, que les artistes peuvent vieillir debout, sans se répéter ni s’effacer. Dans une époque où l’on consomme les talents comme des produits jetables, la trajectoire d’Hugues Aufray a quelque chose d’inaltérable.

 

L’idée de ce concert pour ses 100 ans n’est pas un coup marketing improvisé. Selon le journaliste Nicolas Malaboeuf, il s’agit d’un projet déjà en gestation, un rendez-vous que le chanteur veut donner à ses fans comme une promesse de fidélité. Et pour un homme qui a toujours cultivé un lien direct avec son public, ce n’est pas un geste anodin. C’est presque une déclaration d’amour.

 

Alors oui, il y a de la provocation dans cette idée de monter sur scène à 100 ans. Mais il y a surtout un message : tant que le corps suit, tant que la voix porte, tant que le public répond, il n’y a pas de raison de s’arrêter. Et même si, le moment venu, il devait chanter assis, on devine qu’il le ferait avec le même feu.


D’ici là, il reste encore cinq années à écrire, chanter, et surprendre. Et connaissant Hugues Aufray, elles ne seront pas tranquilles. Entre un nouvel album, une autobiographie en cours, et une tournée qui n’en est pas une, l’artiste prouve qu’il est encore loin d’avoir tout dit. Le rendez-vous d’août 2029 est pris. Et si la vie décide de jouer un mauvais tour d’ici là, au moins aura-t-il prouvé que le rêve ne se négocie pas : il se poursuit, coûte que coûte, jusqu’au dernier souffle de musique.